Tribune de Karine Plassard, co-fondatrice de Osez le féminisme 63

Publié le 02 fév 2018 dans Edito

Quand les mots tuent une deuxième fois …

 

Sud Ouest, 21 janvier 2018 titre « Un amour fou passé tout prés du meurtre »

La Provence, 17 décembre 2017 titre « Drame de Cavaillon : la thèse du crime passionnel avancée »

France Bleu, 31 janvier 2018 titre « Incendie de St Julien d’Ance, la piste du drame conjugal renforcée par l’autopsie »

Paris Normandie.fr, 9 janvier 2018, titre « Drame conjugal à Vernon : il porte des coups de couteau à son ex compagne et se suicide »

La Montagne, 31 octobre 2017, titre « Couple de retraités retrouvé mort dans l’Allier : le drame familial confirmé »

Etc…

 

Il ne se passe pas un mois, voire une semaine, en France, sans qu’il y ait au moins une femme qui soit assassinée par son compagnon, conjoint ou ex… En 2017, au moins 131 femmes ont été assassinées par des hommes avec qui elles vivaient ou qu’elles venaient de quitter (source : page FB « Féminicides par compagnon ou ex »)… Et pourtant,

 

Pourtant les médias parlent peu voire rarement de meurtres, d’assassinats et encore moins de féminicides.

Les « crime passionnel », « drame conjugal », « drame familial » et autres terminologies sémantiques usitées en masse par les médias, voire parfois par les magistrat.e.s et avocat.e.s sont loin de disparaître de nos champs lexicaux, et cette sémantique particulière dit quelque chose de notre société.

 

La première question que nous pouvons nous poser, c’est d’où viennent ces expressions ?

 

Si le terme « crime passionnel » ne s’apparente à rien dans l’actuel code pénal, il existait bien dans le « code Napoléon » père de notre loi actuelle.

Il désignait « un crime excusable », c'est-à-dire un crime reconnu comme tel mais que la justice excusait. Evidemment les auteurs concernés de ces « crimes excusables » étaient des hommes qui avaient tué leur femme, bien sûr l’inverse n’existait pas et n’était pas reconnu comme tel.

Ainsi, les assassins de leur femme étaient condamnés à aucune peine de prison ni amende. D’ailleurs, il est intéressant de voir, qu’à cette époque, seul l’adultère commis par les femmes était puni de prison, alors que celui des hommes était puni d’une simple amende.

Il ne faut pas oublier que le « code Napoléon » a fait des femmes, des éternelles mineures qui passaient de la tutelle de leur père à la tutelle de leur mari.

Mademoiselle devenant madame devenait la propriété exclusive de monsieur, ayant droit de vie et surtout de mort sur elle…

 

Evidemment, en 2018, le droit a avancé, il s’est peu à peu réformé, notamment grâce aux luttes des femmes et féministes qui ont permis de démontrer que « le privé est politique », mais la sémantique n’a guère évolué et l’objectif reste bien le même que du temps du « code Napoléon », rendre les meurtres de femmes au sein du couple comme des crimes « excusables », au même titre que toutes les violences commises contre les femmes par des hommes.

 

Car utiliser sans cesse ces vocables, c’est être le bras armé de la banalisation des violences faites aux femmes, et créer le masque servant à cacher la réalité de ces femmes massacrées, tuées par arme à feu, balancées par la fenêtre, poignardées à coups de tournevis, brulées …

 

Les mots ont un sens et le langage structure la pensée. Ne pas changer nos modèles de représentations et notre manière de désigner ces faits, nous rend complice de chaque féminicide et de chaque violence commises contre les femmes dans ce pays.

 

Banaliser par les mots chaque meurtre de femmes par son compagnon, conjoint ou ex revient à les tuer une deuxième fois, à ne pas les reconnaître en tant qu’être humain à part entière, en faire des « objets » sans importance.

C’est aussi se cacher la tête dans le trou, préférer détourner le regard de la réalité systémique des violences masculines contre les femmes. Car s’il y a des femmes violentées, humiliées, assassinées, c’est bien qu’il y a des hommes qui s’octroient le droit de les violer, de les humilier et de les tuer, non par misère sexuelle, non par amour, non par passion, mais bien par désir de faire mal et d’annihiler l’existence même de ces femmes. Cette réalité là est douloureuse pour un pays comme le nôtre qui affiche à tous ses frontons le mot « égalité ».

Aux frontons, en effet, une « égalité » de façade, car comment peut-on parler d’égalité entre les femmes et les hommes, quand nous, les femmes, sommes constamment face au pouvoir masculin, de nous réduire en miettes.

 

La perversité des mots rend les maux inaudibles, et peu à peu insinue l’idée que les victimes sont coupables, elles auraient fait du mal à ceux qui les ont tuées « par amour » « par souffrance d’être quitté » … et contribue à rendre les assassins des victimes.  « Voyez comme il l’aimait, il a tellement souffert, il l’a tuée » … ou encore « voyez comment elle était habillée », « elle l’a bien cherché » « c’est normal qu’elle se soit faite violer », non elle a été violée, voyez comme la sémantique va même jusqu'à effacer ici le violeur…

 

Il est temps de sortir de la gangue de notre histoire, de laisser ce « code Napoléon » prendre la poussière sur une étagère éloignée et de voir le réel en face ! Que voulons-nous ? Qu’acceptons-nous ?

 

Nous vivons dans une société des médias, qui influencent nos schémas de pensées et nous enferment dans un système pré mâché de non-réflexions, nous balancent à longueur de temps stéréotypes de genre, sexisme ordinaire, manipulations des faits … Et si nous faisions autrement, si nous commencions par questionner ce que l’on nous vend derrière la rubrique faits divers ? Et si nous ne laissions plus rien passer ! Nous avons le pouvoir de dire, expliquer, dénoncer, montrer à ces médias que nous ne voulons plus de leur pensée empuantie de patriarcat ! Alors agissons !

 

Karine Plassard

 

 

 

 

 

 

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