" Un pas de plus, et ils vont tirer..."

Publié le 06 fév 2018 dans Entretien

" Je suis parti pour voir ce qu'il se passait là-bas, il fallait que je comprenne." Les mots du vigneron auvergnat scindent le silence. "Je voulais voir comment Raël gérait sa coopérative de jus de raisin, si je pouvais lui apporter de l'aide mais j'ai vite compris que là-bas, le problème n'est pas dans les vignes." Quelque semaines après le retour de 7 auvergnats partis en Palestine, je les invite à boire une tisane, un soir, à la maison, afin qu'ils nous racontent leur palestine....C'est Gilles, parti pour la première fois là-bas qui décide de nous raconter son voyage. 

 

" Tu as quand même de sacrées contraintes en Palestine, en matière de viticulture: tu ne peux t'approvisionner en eau suffisamment, tu n'as pas le droit d'utiliser de soufre pour traiter, les colons pensent que tu peux faire péter une bombe avec le soufre!, bref, comme tu ne peux pas utiliser le soufre, et bien tu te replies sur les produits chimiques. Du coup, il est impossible là-bas, de produire Bio." 

Gilles relève des incohérences lors de son voyage. Les colons interdisent le soufre mais autorisent des bouteilles de gaz, demandent à l'entrée sur le territoire s'il porte une bombe, mais une fois passé, on le n'embêtera plus. " Sauf aux différents Check Point...

Gilles est malgré tout très marqué par la différence de traitement subie par les palestiniens. "Je me souviens de la première  fois dans le bus. A chaque arrêt, les palestiniens doivent descendre. Soit pour une enième humiliation, soit pour ne pas qu'ils attaquent le bus. Je ne sais pas, mais ça ça m'a vraiment fait bizarre..." Gilles se souvient surtout de cette jeune femme, militaire, avec son fusil d'assaut. Il a vu la balle être enclenchée. "Elle avait l'âge de ma fille." 

Pour le vigneron, c'est assez curieux de découvrir la Palestine. " Au début je voyais ce à quoi je m'attendais, des villages détruits et des paradoxes: de la richesse, des bagnoles de luxe, à côté de gens affamés." Il parle d'un village détruit 7 fois en 20 ans, et raconte l'oppression. Puis, avec ses camarades, il part à Balata, un camp aux ruelles particulièrement étroites. " Tu as 30 mille habitants dans un kilomètre carré. 40 cm avec les maisons d'en face. Autant te dire, jamais le soleil, et ça sur 6 étages...

Le vigneron découvre aussi les maisons en tôle des bédouins. L'homme remarque l'aridité des terres, notamment au  désert de Judée. 

Malgré tout, Gilles voit ses clichés être démontés un à un: Pas de prières en pleine rue, peu de  femmes avec des foulards, aucune en burka. " A Hebron, tu oublies que dehors , c'est l'enfer. Mais, c'est vrai que dès que tu sors, tu vois les miradors, les colonies, les flics...150 colonies quand même...En plus, ils ont mauvais goût, ils se sont fabriqués des cages à lapins, des prisons dorées." Les colonies  sont posées en haut des collines très arides. Le lotissement construit pour les colons est entouré de grillages, les routes entourées de barbelés. " Les villages des palestiniens sont sans route, les colonies ont de belles routes et de jolis arbres" 

Pour Gilles, il est impossible de les aider de l'intérieur, mais il est indispensable d'y aller pour revenir et témoigner. " D'ailleurs, c'est ce qu'ils nous demandent, de contrecarrer les vérités toutes faites par les médias occidentaux. On est partis pour montrer notre solidarité. Mais en revenant ici, on se confronte à l'opacité des médias. Pas facile de raconter ce que l'on a vécu...Meme ici, La Montagne. On est restés 2 heures avec un journaliste. Nous lui avons parlé de l'apartheid. Finalement il a juste écrit un article sur les clermontois qui partent en voyage sans entrer dans nos considérations " politiques". 

Gilles a été heurté par la "collaboration". " On parle de Vichy là-bas! Y'a des millionnaires qui collaborent avec Israël." 

Les gens font bonne figure, ils sourient, essaient de vivre "pas trop mal". Gilles rencontrent peu de révolutionnaires. " un seul m'a dit qu'il fallait faire la guerre. Pourtant personne n'accepte la situation, mails ils sont coincés, fatigués." Gilles n'arrive pas à comprendre l'occupation. " Comment le peuple israélien accepte-il ça? Il doit y avoir une sacrée propagande pour que personne ne réagisse...Je me rappelle dans l'avion du retour, j'ai entendu pendant les 4 heures de voyage des israéliens parler de cette terre comme la leur, à parler d'argent. j'ai eu envie de vomir...Et pourtant en palestine, je n'ai jamais ressenti la haine, les palestiniens étaient hyper accueillants, sans suspicion..." 

Depuis 70 ans, la Palestine a fait de la résistance armée, l'intifada a été, selon Gilles, délaissée par le monde entier. " La nouvelle génération est donc désespérée, elle cherche une alternative. Grâce à internet, que les palestiniens ont récupéré voilà peu, ils se sont ouverts sur le monde et sont en train de créer une véritable effervesence culturelle." Gilles est revenu pessimiste de son voyage et pourtant, il l'assure, en Palestine, on cherche différentes façons de lutter: par la culture, par les armes, par l'écologie et la protection de la terre. 

Gilles  est rentré, remonté: " Tu te rends compte que sur 250 sources d'eau, 200 ont été détournées par et pour les colonies? Tu te rends compte qu'un camion doit transvaser tout son chargement à chaque chekpoint, car un camion ne peut pas aller dans les 2 pays. Tu te rends compte qu'aujourd'hui en Palestine, 600 enfants dorment en prison, dont la jolie petite Ahed de 16 ans, incarcérée car elle a giflé un policier qui venait de défigurer son cousin?" 

Gilles finit son discours sur quelques souvenirs et rencontres. Celle surtout de ce chauffeur de taxi qui a perdu 2 enfants sur 3, dans des attaques contre des militaires. La rencontre avec les parents de Salah Hamouri, animés d'une colère et d'un discours sans faille, pour épauler leur fils incarcéré. Et ce souvenir encore traumatisant d'un arrêt de bus face à un mirador. Gilles voulait rejoindre le chekpoint à pied, une femme, le retient: " Si vous faites un pas de plus, ils vont tirer..." 

 

Eloïse lebourg

 

A l'heure où nous écrivons ce papier, Salah Hamouri est toujours en prison. Nous lui apportons, par ces témoignages, tout notre soutien. 

1 Commentaires

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merci gilles pour votre temoignage moi je vous crois et je pense que vous avez du avoir envie de pleurer apres avoir eu l envie de vomir