Alain Laffont, de la Ligue à France insoumise: 50 ans de luttes

Publié le 13 juil 2017 dans Politique

IL faut s’y prendre à 2 fois pour bien comprendre le parcours du personnage. D’abord, un RV entre midi et 14Heures. Le doc est joignable à sa pause déjeuner. Mais, à 14 Heures bien passées, nous ne sommes arrivés qu’en 1982. Rendez-vous pris le lendemain à la réunion publique pour la construction du Front Social 63. La CGT s’agace un peu. On s’esquive avant le pugilat. On reprend un verre de Bourgueil, et on continue l’histoire, son histoire, l’histoire de la gauche, de Clermont-Ferrand, de la LCR à France Insoumise…Le docteur Laffont bien dans ses baskets (Nike Air, mais on y reviendra) a l’énergie de ceux qui ne lâcheront jamais…

 

Il m’attend, là, dans un coin d’un restaurant des quartiers nord. J’ai peur de me faire engueuler, j’ai repoussé le rendez-vous et j’ai 10 minutes de retard. Alain Laffont n’est pas du genre rancunier, surtout avec la presse indépendante dont il est friand. «Je vais bouffer que des entrées moi, regarde-moi ce buffet ». Entre charcuterie et crevettes roses, Alain Laffont se raconte d’anecdotes en anecdotes. Le docteur est né à Marcillat-en-Combrailles, En 1947. Il a un grand frère et  un frère et une sœur plus petits que lui. "Mon père se barre comme un malpropre. Je dois avoir 8 balais. Le mec a pété les plombs." Marrant pour un vérificateur de câbles dans les mines. Le jeune Alain sera élevé par sa mère et sa grand-mère qui tiennent « le café-coiffure » du village. « J’ai eu une enfance sacrément heureuse. » Pourtant, déjà, à 2 ans, il est condamné par une tuberculose. Le médecin est formel: il est foutu. Les antibios arrivent des Etats-Unis. Ses parents les récupèrent à Lourdes, alors que lui attend la piqûre dans les fesses dans la maison familiale des Hautes-Pyrénées. Pendant 6 mois, il ne sortira pas. Puis, un jour, il a le droit de se mettre sur le balcon, c’est la transhumance. « Je suis tout petit, mais ce souvenir-là, je m’en souviens. Un souvenir déformé, car du balcon je n’ai pas pu voir le pont et le marché couvert pourtant j’ai cette image des bêtes qui passent entre les deux… » Le jeune Alain, remis de sa maladie, entre chez les frères. Il est même enfant de choeur!« Je croyais en Dieu, dur comme fer ! » Il connaît la pauvreté, après le départ de son père. Mais il fuit dans les bois et aime la castagne. « Nous étions la famille particulière. Tu imagines à cette époque, ma mère était la divorcée. Je me souviens être parti en colonie de vacances, et m’être confié à mon copain, je l’ai entendu parler de moi comme le fils de la divorcée. Je n’avais qu’une seule trouille, que ma mère soit en prison à mon retour. Je ne peux pas te raconter l’effet que ça m’a fait de la voir sur le quai de la gare. J’étais persuadé que le divorce était un délit. » A 11 ans, le jeune garnement entre au CEG, dans le public, cette fois. Il y vit l’une des anecdotes les plus marquantes de sa vie. « Ma mère nous met dans la 4 chevaux, le regard fermé. Elle nous colle sous un pont sans un mot. On attend là, sans rien dire, on se demande ce qui va nous arriver. Au bout de 30 minutes, elle revient, on remonte dans la bagnole. Elle ne nous aura rien dit. Quelques jours plus tard, je rentre de l’école. Un homme est collé au poêle. C’est l’hiver. Il porte un baluchon. Ma mère me dit juste «  il part à la guerre. » Celle d’Algérie. «  Dans ma tête, ça ne fait qu’un tour : ce mec va mourir… » Alain ne comprend pas qui est cet homme, il sait juste que sa mère voulait qu’il le voit au moins un fois. Les mois se succèdent. Un jour, sa mère se fait belle et leur dit qu’elle les emmène au cinéma de Montluçon. Ils n’y sont jamais allés. « Mais, on s’arrête dans un chemin. Là, on découvre une superbe SIMCA 1000 verte. A son bord : le mort ! Il est vivant. Il s’appelle Léon, nous irons au cinéma tous les dimanches, et il deviendra mon père. » Alain embrasse le bout de ses doigts et lève les yeux au ciel. «  Léon » Celui qui lui a appris à pêcher à la main, celui qui foutra en l’air son vieux hangar pour en refaire un neuf, celui qui devra se cacher de la grand-mère et qui devra dormir dans la petite maison dans le bas côté.

Alain a 16 ans. Son frère vient de décrocher le permis. Ils décident d’aller voir leur grand-mère paternelle du côté de Bordeaux. Elle leur envoie des colis plein d’écharpes et de friandises. Mais Alain a décidé de lui faire payer l’absence de son père. «  Je suis arrivé fermé comme une huitre. Elle nous propose une balade au marché. Elle me dit qu’elle m’offre ce que je veux. Je lui montre du doigt la langouste la plus grosse et la plus chère. Elle me l’a achetée. J’étais comme ça, incapable de montrer mes sentiments. Très émotif. »

A cette époque, il entre au lycée de Montluçon. La sélection est féroce. Alain a du mal à se faire à la pension « cela m’a mis véritablement la fièvre et j’ai loupé tout le premier trimestre. » Il veut passer son bac Maths. Mais ils ne prennent que les 16 premiers, il sera 17eme. Il demande le redoublement, il sera d’ailleurs le premier élève de l’établissement autorisé à repiquer. A cette époque «  je suis con comme un balai, très réac. » Il entre à Blaise Pascal pour faire maths sup. Il se rend compte qu’il n’aime pas les chefs. Alors, il se tourne vers la médecine. Il rencontre une jeune femme, infirmière, elle tombe enceinte très vite «  et comme je suis réac et con comme un balai, je te l’ai déjà dit ça, hein ? ben je la demande en mariage ! » Mais ne nous méprenons pas, ce n’est pas son premier amour. Il n’a que 10 ans quand il tombe fou amoureux de Francette. « On jouait à Papa et maman, je buvais du rouge. Un jour, je suis rentré saoul comme un cochon ! »

L’heure n’est plus à la dînette, mais à la vraie vie. Frédérique naît lorsqu’Alain n’est qu’en 1ère année de médecine. « On vit avec le salaire d’Agnès, c’est moi qui garde le bébé, et Léon fait le jardin et élève des poules et des lapins. On remplit la voiture le week-end. »

Mai 68. Toutes les facs pètent sauf celle de médecine. « Les fachos et l’UNEF débarquent, et moi, je suis au milieu, j’y comprends rien. Mais je vois les fachos foncer dans le tas. Ca m’énerve, alors je me range du côté de l’UNEF. On fait des AG. J’ai quelques groupies qui scandent mon prénom, en comité de grève. Je prends la parole, mais dès que j’entends ma voix dans le micro, ça m’arrête net, je repars comme un couillon…Et ben devine quoi ? je suis élu à la commission examen. » L’analyse d’Alain est très claire et limpide : « les enfants de prolos bossent comme des cons, les gamins de bourgeois  trichent, alors on va faire des examens super durs dans lesquels on ne peut pas tricher. » Alain reste quand même très conservateur : « j’étais contre la pilule,tu sais mon côté réac, donc forcément, on a eu une deuxième enfant. » A cette époque, sa grand-mère lui brandit le communiste comme la peste noire: « un communiste il a un pain, il le mange tout seul et vient te piquer la moitié du tien. » D’ailleurs à Marcillat, on en fantasme quelques-uns « je flippais quand je les croisais. » Malgré tout, Alain observe ce qu’il se passe. « C’est un festival, tu as le PSU, les Mao, le PCF, la LCR…Je deviens l’objet de toutes les convoitises, je n’arrive pas à me positionner. Pour être tranquille, je deviens anarchiste. Je me bouffe du Proudhon. Le PSU est trop mou, et j’élimine LO et les maos, trop sectaires. IL me reste le PCF, le PS ou la ligue communiste. » A cette époque, le grand débat, c’est le Chili. Allende.  Le 11 septembre, jour du coup d’état, il entre à la Ligue. «  c’était les seuls qui avaient prédit ça… »  A partir de ce moment-là, Alain lit tous les bouquins marxistes, anarchistes. Mais à la ligue, ce sont de gros activistes. Alain, marié, 2 enfants sera protégé du rythme effréné et tiendra la cellule «  Hosto ». En 73, la grève des hôpitaux tétanisent le pays. « J’étais adulé car je séchais les cours pour aller aux AG. Malgré tout, ce n’était pas ma grève, je n’étais qu’étudiant. » Alain le confirme, un événement tel que mai 68 ne laisse pas indifférent « j’ai même surpris mon oncle gaulliste convaincu, monter un jour sur une table pour dénoncer les privilèges du patronat. »

En 1976, Alain devient médecin il s’installe dans les quartiers nord, avec Anne-Marie, une de ses collègues «  qui partage tout, jusqu’à sa paye…pendant 40 ans, on a n’a pas vu l’ombre de quelque chose de pourri. Je me suis décarcassé pour faire des gardes, car plus on bossait plus on ramenait aussi à l’autre… »

En 1982, un voyage lui changera la vie. Il part soutenir les travailleurs polonais pendant le coup d’état. Sur le chemin du retour, il se prend un 38 tonnes. Son pied est littéralement broyé. «  Je ne suis bien que dans des nike, les jeunes des quartiers se foutent de moi avec mes supers baskets ! » le médecin bien dans ses pompes.

A la LCR, il sera fidèle pendant des décennies. Il participe à la création du NPA. « Et puis ça a été la merde ! En un an et demi, on passe de 10 mille à 1500 adhérents. On a laissé entrer des sectaires. Et Besancenot a porté le coup de grâce en expliquant que comme nous n’étions pas un parti comme les autres, comme il n’était pas un politicien professionnel, il ne se présenterait pas en 2007. IL avait raison, nous n’étions pas un parti comme les autres, on avait le meilleur programme anti-capitaliste, on respectait la démocratie, et nous étions incapables de présenter le meilleur d’entre nous. » Alain Laffont lui en veut de se barrer comme ça, lui, le personnage essentiel de l’histoire du parti. A la manière de la préface par lui-même de Trotsky  sur «  le rôle de l’individu sur l’Histoire. »  A ce moment-là, Laffont attend le gros de la troupe. Ils pondent leur texte d’adieu et se tirent. «  C’est affreux car dans ce parti, ce sont des gens brillants. Regarde Julien Salingue, un génie. Mais il leur manque l’intelligence politique. Besancenont est un sectaire, il a été formaté pour le courant de la Fraction.  On a fondé la Gauche anticapitaliste et on a rejoint le front de gauche.» En 2012, il vote Poutou. « Je m’en fous, le mec est insignifiant. Mais je ne suis pas en accord avec le Front de Gauche à ce moment-là. » Alain reproche au NPA de se galvaniser malgré des scores ridicules. Quant au Front de gauche, c’est un cartel d’organisation. «  Mélenchon veut élargir. Les communistes non…Les «  stals », c'est-à-dire les dirigeants, vont prendre 90 % des  sièges …pour moi, c’est une humiliation de Mélenchon. Les dirigeants communistes n’ont toujours été intéressés que par l’argent pour faire fonctionner l'appareil, il n’y a que ça qui les intéresse. Contrairement à la base, qui est sincère et dévouée aux intérêts des plus faibles.»

Malgré tout, pour le docteur Laffont, c’est là que ça se passe, au Front de Gauche. Il sera tête de listes aux municipales de 2014. Il dégaine un score à 11,5%. « Dans le Puy-de-Dôme, on est bons, et on doit négocier avec le candidat PS qui n’a fait que 30% derrière Brennas qui a fait 38%, mais qui refuse la coalition avec le FN. En gros, si Bianchi veut passer, il va avoir besoin de nous. Les communistes se sont alliés dès le premier tour. Nous sommes les seuls à pouvoir lui apporter les voix qui lui manquent. » S’entament des négociations viriles. Alain et ses camarades le savent, sans eux, il ne passe pas. Olivier Bianchi viendra les voir dès le lundi matin, et leur propose un poste. Puis deux. Alain s’agace, et lui demande de revenir quand il aura repris ses esprits. Alain veut une proportionnelle, soit 6 représentants en mairie. Bianchi n’en propose que 5. « Le compte est pourtant simple : on fait 11%, il fait 30% soit seulement 3 fois moins que lui, mais il veut qu’on ait 6 fois moins d’élus…Je me souviens parfaitement avoir vu Olivier Bianchi frapper des 2 poings sur la table, se barrer et revenir 20 minutes après. On a eu les 6. » Depuis Guillaume Vimont, ex-écologiste, est venu grossir les rangs du Front de Gauche.

« Mais on ne fait jamais le poids dans un conseil municipal, surtout quand ce dernier est sourd, muet et aveugle. Y’en a, je n’ai jamais entendu le son de leur voix, mais je connais leurs doigts qui se lèvent pour voter n’importe quoi… » Alain raconte alors cette séance pendant laquelle il voit les autres voter l’achat de l’hôtel Dieu. « Bianchi a acheté le vieux bâtiment de l’hôtel Dieu 8800 euros du mètre carré, soit 9 millions les 11 mille mètres carrés. Les spéculateurs eux l'avaient payé 3800 euros du m2 ; On leur a acheté plus cher…et ils ont voté ça sans problème ! »

Si nous mangeons dans les quartiers nord, ce n’est pas un hasard. Alain Laffont veut me parler du multiplex qui vient d’être construit. « Avec des commerces de luxe dans ces quartiers défavorisés. » Les investisseurs ne parviennent pas à vendre une partie du terrain. « Bianchi le rachète pour faire un boulodrome, mais un boulodrome pour jouer à la boule lyonnaise. Tu sais combien il y a de licenciés dans le département ? 578. On a déboursé 3500000 euros pour 578 joueurs de boules. On n’a pas autre chose à faire de l’argent public franchement ? »

Alain Laffont reconnaît malgré tout l’utilité de sieger au Conseil municipal, « ça permet d’alerter les gens, et de nous informer à la source, on a pu avertir sur la liquidation de la Muraillle de Chine" ( clermontoise) ( NDDL : des logements sociaux sur le viaduc Saint Jacques destinés à la destruction.)

Depuis les dernières élections municipales, le Front de gauche est mort. Est née de ses cendres la France Insoumise « je l’aime bien Mélenchon, c’est un mec sincère, douée d’une intelligence remarquable. Il réfléchit et écoute. C’est vraiment un type que j’aime. Même s’il joue parfois les gros bras. »

En même temps, Le docteur Laffont le reconnaît facilement, la politique est un sport de combat. Lui-même a vécu les pires menaces et invectives, notamment lors des dernières législatives. « j'étais le médecin du beau-père de FIona, l’enfant tuée dans des conditions atroces. J’ai dû aller témoigner à la barre pour avoir donné un papier administratif, la veille de la disparition de l’enfant. Maklouf est un fauve, indomptable. Mais lorsqu’il est venu me voir, je suis sûr que la petite allait bien, elle était d’ailleurs à l’école. Comment j’aurais pu imaginer que le lendemain elle serait tuée… » Lors de la campagne, certains ( peu nombreux, malgré tout) vont lui reprocher d’être le médecin des assassins. Malgré tout, il fait encore des scores au-delà des espérances. «  C’est un peu comme André Chassaigne, on est devenus des figures. »  La preuve  dans ce restaurant où tout le monde vient lui serrer la main.

Quant aux dernière présidentielles, Alain pense qu’ils n’étaient pas loin « oui enfin derrière Fillon et lepen quand même, non ? » Il en est persuadé, trois semaines de campagne supplémentaires, et ils gagnaient. « Mélenchon est monté de 10 à 20% des intentions de votes. Quand marine a chuté de 27 à 20%. » Comment expliquer l’engouement des meetings de la France Insoumise, totalement disproportionné par rapport aux résultats finaux ? « Il faut vraiment prendre conscience de l’immensité du corps électoral. Je me suis amusé à regarder les noms sur les listes d’émargement sur ma circonscription. Sur une page, tu repères un nom maximum et pourtnat, j'avais l'impression de connaître tout le monde… »

Laffont aurait voulu voir Mélenchon au 2eme tour « juste pour voir le débat avec Macron, on aurait ri ! Macron n’est qu’une créature avec un programme flou… » et comme dirait martine Aubry « quand c’est flou, il y a un loup… "

Alain Laffont en est persuadé l’Histoire peut prendre des bifurcations « on l’a loupée de peu…mais le pire c’est qu’on ne peut pas dire que ce n’est pas grave, car il y a mort d’hommes, cette politique libérale tue… »

Alors pronostic, docteur ? Non diagnostic, même ?

« je pense que la vie politique réelle de Macron avec mort annoncée et électora-phalogramme plat dans moins de 2 ans…et ça éclatera de tous les côtés. Il a été créé par les médias, les lobby et le capital. Ces puissants trouveront autre chose. Il ne faut jamais sous-estimer un adversaire. »

Tant mieux, je réplique, j'aime pas les sports collectifs, je prépare le marathon « c’est pas plus mal de vouloir se surpasser soi-même. »

 Alain Laffont, qui aime les références grecques, tant sportives qu'historiques, lâche en buvant son café «  voici un dicton de l’antiquité à remettre au goût du jour qu'il devrait connaître l'autre couillon: «  celui qui se prend pour Jupiter est un homme mort.. » La politique ne serait donc pas seulement un sport de combat mais aussi une épreuve d'endurance. Nous venons d'ailleurs de voyager à travers 50 ans d'histoire de la gauche en France, à travers l'existence d'Alain Laffont. Pas mal pour un mec qui ne peut plus courir depuis 82 et qui fume de temps en temps des gitanes Maïs. Le doc repart, claudiquant sur le parking du multiplex...râlant pour la forme sur ce pied qui lui fait mal. Le lendemain, il ira manifester pour une nouvelle gronde sociale...Le pieds broyé bat encore si bien le pavé...

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