Seita, la lutte ouvrière reprend son souffle

Publié le 16 juin 2017 dans Portraits

Entre la nationale et le portail brûlé, le parking de l'usine accueille chaque jour les ouvriers qui s'installent sur des chaises à l'ombre des arbres. Stéphane, Thierry et les autres sont là tous les jours. Comme avant, chauqe matin, ils partent à l'usine, désormais fermée. Ils squattent le parking, à la rencontre des 239 futurs licenciés et leur murmurent leur nouveau projet. Si on créait une SCOP? Si on la reprenait à nous tous cette usine? A la manière  de Lip à une autre époque, les ouvriers de l'usine de cigarettes SEITA  ont décidé de se prendre en main. Retour sur une histoire de casse sociale qui dure depuis plus de 20 ans. 

 

SEITA c'est d'abord une marque nationale, qui sera privatisée en 1995. C'est dans cette même année, que Stéphane sera embauché dans une des usines du Lot-et-Garonne. Ouvrier, il aime son métier qui consiste à transformer la plante de tabac. En 1999, SEITA fusionne avec Tabacalera, une marque espagnole: ils forment Altadis. Les usines françaises commencent à fermer une à une. En 2005, après la fermeture de son site, Stéphane est embauché à Riom. " Depuis la privatisation, les choses changeaient, les sites fermaient un à un. Avant, on travaillait le tabac brun, avec la fermentation. Puis, on nous a dit que plus personne ne fumait les brunes. Il fallait se concentrer sur les blondes.C'était à Riom que ça se passait. "  L'automatisation des usines n'arrange rien. 

En 2008, Impérial tabacco rachète Altadis. La coupe est radicale. Les sites de Metz, Strasbourg ferment à leur tour. A riom, pas de licenciement, mais des départs à la retraite ou des départs volontaires réduisent largement les équipes. On passe de 400 salariés à 239. 

" C'est simple, il suffit de regarder les chiffers" ajoute Thierry. " En 1970, nous avions 20 usines de tabac, aujourd'hui, nous sommes la dernière. Nous étions 2200 en 2008. En 2009, nous n'étions plus que 1200 sur toute la France." Thierry a d'abord commencé en interim dès les années 2000. Trois ans plus tard, il signe son CDI. " Dès 2008, on a eu des pressions sur des objectifs à atteindre, on n'a jamais fait autant d'heures supp'...on s'est battus pour cette boite!

Joey, lui, est mécano, en 2009, il est dans l'entreprise depuis à peine deux ans, il s'associe aux ouvriers de production pour tenter d'atteindre les objectifs. 

 " On atteint même des records, on est obligés d'embaucher. on a tenu nos engagements. c'est fou comme comme on se plie parfois sans réfléchir." s'amuse Stéphane. 

 

Puis, le 29 novembre 2016,  on convoque les salariés pour un CCE afin de parler des orientations stratégiques d'entreprise. Stéphane, délégué CGT, se rappelle de cette journée noire. Il s'ouvre une bière manuellement." on a reçu des coups de fils de collégues allemands, ils nous ont annoncé une heure avant ce que la DRH allait confirmer: pour maintenir la compétitivité, notre usine allait fermer. Il faut bien traduire les choses: maintenir la compétitivité signifie délocaliser en Polonge pour un gain de 1 centimes par paquet, quand tu sais que les salaires ne représentent que 10% du coût d'un paquet de clopes." 

Thierry poursuit l'analyse sémantique: " et PSE ça ne signifie pas plan de sauvegarde des emplois mais bien pla de suppressions des emplois...Ils se foutent de notre gueule avec leur anacronisme!" 

Les salariés sont sous le choc de l'annonce. Dès le lendemain, ils vont à l'usine mais arrêtent de travailler. " et le groupe est malin, les gros directeurs ont donné l'ordre den ous laisser tranquilles.. pendant un mois, on se réunissait et on réfléchissait. Le 21 décembre, on a organisé une réunion publique avec la filière tabacole. Il faut savoir que tu as en France de nombreux planteurs de tabac. Au moins, jusque là on savait d'où venaient nos plantes!" 

les ouvriers proposent une réunion interministérielle qiu concernerait l'industrie, la santé, l'agriculture. En  effet, Ils tentent d'alerter sur le fait qu'aujourd'hui, on a le contrôle sur ce qui est mis dans les cigarettes. En Pologne, plus de contrôle obligatoire, et des tabacs venant de n'importe où. De plus, ils démontrent la nécessité de la culture du tabac, qui est une plante dépolluante naturelle. 

" Moi je veux bien qu'ils nous disent qu'il faut arrêter de fumer, mais pourquoi ils n'interdisent pas la cigarette dans ce cas-là. C'est pas en délocalisant en POlogne, et en ne sachant plus ce qu'on mettra dans les clopes, qu'ils veillent à la santé des gens! Non, tout ça n'est qu'une quesiton de fiscalité!" 

le milieu du tabac est l'un de ceux qui margent le plus au monde. " la marge est de 50%, même les produits de luxe, même le pétrole ne rapportent pas autant. Avec un résultat net de 2,6 milliards, les mecs sont encore à vouloir agrandir le profit en sacrifiant 230 salariés...Cette société marche sur la tête!"

Malgré tout, aucun politique ne fera le déplacement, si ce ne sont les élus locaux. " Valls, El Komri, Cazeneuve ont tous fait des meetings aux alentours, aucun ne s'est arrêté ne serait-ce que pour nous mettre une main sur l'épaule..." s'exclame Stéphane, " et les quelques élus venus, hormis peut-être les communistes et Front de Gauche, venaient savoir comment on allait gérer la dépouille, en gros, pour tous, nous étions déjà morts..." 

" Ne nous étonnons pas de tout ça, le marché du tabac n'est qu'un monde de lobbying" s'énerve Thierry. " La taxe tabac rapporte 14 milliards à l'etat...ne me fais pas croire qu'ils veulent qu'on arrête  tous de fumer!!!" 

Les salariés se rendent vite compte qu'ils devront alors agir seuls " même au sein de l'usine, les cadres ne nous ont pas rejoints dans la lutte, alors qu'eux aussi perdaient leur job, la lutte des classes a des beaux jours devant elle!" 

Les ouvriers décident alors de lutter pour garder ce qu'ils ont.  " A l'ère de l'uberisaiton, dans laquelle, il faudrait être flexible, venir travailler que si l'entreprise en éprouve le besoin, nous, nous réclamons l'envie de travailler. On se fiche des gros chèques qu'ils veulent nous faire, on cherche du boulot pas de l'argent." renchérissent les quelques salariés présents sur le site. 

C'est comme ça qu'est née leur idée de Scop. Et peut-être d'avoir leur propre marque de tabac. Avec juste du tabac français. Mais pour cela, il faut que Impérial tabacco leur cède l'usine pour 1 euro symbolique et les fasse travailler la première année en sous-traitance. Pour l'instant, la marque refuse. 

" S'ils nous aident la première année, on sauve 180 emplois. Et on a réfléchi à plein d'autres alternatives pour consolider notre projet: nous avons récupéré un brevet pour faire du tissu avec des fibres de tabc, le tabac pourrait s'utiliser pur les biocarburants, la tapisserie, le matériel de construction. On sauverait ainsi notre usine et la filière tabacole. Même le jus de tabac peut se transformer en teinture! Mais nous avons besoin du coup de pouce de ceux qui nous licencient. Officiellement le plan social sera signé le 4 juillet, nos postes seront supprimés au 30 septembre. Autant dire, que nous n'avons pas le temps..."

Stéphane reprend une bière, son téléphone sonne, resonne. Mardi, ils partent en car rejoindre les copains de l'usine GM&S qui risquent la liquidation judiciaire, en Creuse. 

Mardi c'est aussi le jour où ils vont proposer leur business plan de 5 ans à Imperial Tabacco et leur proposer le rachat de l'usine. 

Thierry, ça le stresse un peu tout ça, alors, machinalement, il sort son paquet de gauloises, et s'en grille une...Les bouteilles de bière se vident, les ombres des arbres commencent à tourner. Nous sommes vendredi, certains commencent à partir préparer lur week-end, et depuis un mois, l'entreprise a appelé les salariés à rester chez eux. " C'est con, ça, car, tu vois on perd de la cohésion et surtout on s'inquiète pour certains qiu tournent en rond tout seuls chez eux, au moins avant, on pouvait prendre soin des uns des autres. C'est peut-être ça qu'ils ont le mieux réussi. Nus diviser. Nous rendre responsables chacun du malheur de l'autre...Nous devons rester bienveillants et faire attention à ne pas céder à la folie...Mais ce monde est tellement barje!" 

 

 

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Courage à toutes et tous les salarié.e.s qui se battent pour déjouer les plans des capitalistes...
Soutien total à votre projet de Scop, on vit ici, on produit ici, et on gère nous-mêmes les bénéfs !