Week-end en France Insoumise

Publié le 27 aoû 2017 dans Reportages

Quand Antoine m’a appelée pour me demander si ça m’intéressait de présenter une conférence sur l’indépendance des médias, aux amphis d’été, j’ai tout de suite accepté. Pour une seule raison : A chaque fois qu’on me laisse le droit de le faire, je le fais, c’est si peu souvent.

L’indépendance des médias, et les médias indépendants. Je connais toute l’histoire, interviewé tous les vieux briscards, les résistants de l’info, créé des rencontres, et travaille dedans depuis maintenant 12 ans! 

Et puis, l’arène des insoumis ne me fait pas vraiment peur. J-Luc Mélenchon et moi avons une histoire médiatique qui dure maintenant depuis 4 ans, et avons été victimes ensemble des médias de masse. Nous étions en 2014, à l’époque je bossais en tant que pigiste pour Hexagones, un site d’informations sur le web. Je suis montée à Strasbourg pour interviewer JL Mélenchon. Nous avions réalisé ce  que l’on appelle une interview-fleuve. JLM m’avait raconté son histoire, son enfance, ses convictions, ses espoirs. J’avais tout enregistré. En sortant de cet entretien durant lequel l’homme avait été d’une gentillesse sans égal dans le monde de la politique, il faut le reconnaître, j’avais appelé le rédacteur en chef de l’époque pour lui dire que ce serait bien de garder le son dans son intégralité, que je ferai un papier accompagnateur. Il en a été d’accord, s’occupait juste de la photo et du titre.

Dans l’interview, JLM m’avait dit qu’il allait bayer aux corneilles en cette fin d’été. Je lui avais donc souhaité bonnes vacances.

Comment aurais-je pu savoir que j’allais lui gâcher ? Puisque le jour de la parution, j’ai été totalement harcelée par des confrères qui me demandaient comment j’avais eu cette interview, pourquoi à moi il parlait, et surtout pourquoi il me donnait un scoop..Quel scoop ? Ben celui de quitter la politique…

Des vacances pour enterrement d’une vie politique.

J’ai donc su que mes confrères n’avaient pas pris le temps d’écouter l’interview, ni de lire mon papier, s’arrêtant au titre « accrocheur » choisi par le rédacteur en chef «  je vais aller bayer aux corneilles. »

Un de mes confrères allant plus loin, suspicieux que la pauvre journaliste (qui tourne le dos aux massmédia que je suis), puisse décrocher cet entretien, me demanda, éhonté, si c’était moi la nouvelle nana de JLM.

Alors, JLM ne m’a pas oubliée, puisqu’en cet été maussade, il faisait les gros titres, à cause de moi, de Libération et autre Canard Enchaîné

Il m’a donc demandé de participer à sa chaîne Youtube sur les médias. Comme un  retour de Boomerang. Quelques années plus tard. Episode 3. Là encore, foudre de la presse. Le petit journal de Yann barthès décide de désinformer à son égard en diffusant un montage de l’émission où on ne le voit que parler. Le reportage induit ses télespectateurs à penser qu’il ne m’a pas laissé en placer une ! Et me fait passer pour une cruche !

Bref, nous sommes le duo de choc en cette affaire. Et quand tu es journaliste, que tu es si touchée par la désinformation d’une personnalité publique, ça te dit bien d’aller démonter les médias mainstream devant les insoumis !

Je prends le train, depuis quelques temps, je me demande pourquoi les terroristes ne commettent pas d’attentats dans les trains, c’est si simple de mettre des armes dans son sac. J’en parle avec mon voisin. Ca tombe bien, il est conducteur  à la SNCF et se rend à Lyon pour commencer sa journée. Il ne me rassure guère : "on est formés Post-attentats, comment gérer les blessés, mais pas pour éviter un attentat. En fait, on s'y prépare, mais on ne cherche pas à l'éviter." 

Bon, j’arrive enfin à Marseille, saine et sauve. Céline, lanceuse d’alerte m’attend avec ses amis et sa fille. Céline, elle dénonce les maltraitances dans les institutions pour enfants handicapés, elle a pris cher, elle passe au tribunal le 19 septembre pour diffamation. Comme nous avons fait un documentaire sur son histoire, je suis témoin, et je lui fais lire mon attestation, en buvant un coup juste devant la gare. On décide d’aller manger, je suis entourée d’insoumis, Marie-Laure, Laurent, candidats malheureux aux législatives.

Puis je rentre dans l’arène. A l’université. 3000 personnes. Une organisation parfaite, on me remet un badge, des tickets, et je retrouve tout près mes camarades de luttes : les copains des médias indépendants. Fakir est là. L’âge de faire aussi. Hervé Kempf  (Reporterre) fait une conférence sur Hulot. Michel du Ravi passe aussi. Les copains se font acheter des abonnements. Des journaux. Sur leur stand.

Je croise aussi les réalisateurs indépendants tels que Mourad Lafitte et Laurence Karzsnia, Pierre Carles, Gilles Perret, Sandra Blondel. Chacun vient présenter son dernier documentaire. Une programmation rêvée. Même l’oscarisé Raoul Peck a fait le déplacement pour présenter son film sur Karl Marx.  Les nouveaux députés sont là aussi. François Ruffin arrive avec ses 2 enfants. Les marmots s’emmerdent, alors il décide de jouer avec eux au foot, en délimitant les buts avec les bouts de carton.

Le lendemain c’est jour de conférence. Jérémie d’Acrimed, Antoine de la France Insoumise, Fabrice de l’OPIAM, et moi-même, nous nous réunissons afin de tout bien préparer. Tout le monde sort son discours, sauf moi. Moi j’ai noté 3 pauvres chiffres sur une feuille, même si je les connais par cœur…Ceux des aides à la presse, des millions d’euros publics délivrés aux entreprises privées, celles détenues par nos milliardaires. J’ai beau en faire pas mal des conférences, à chaque fois, je m’agace un peu. Le public est chaleureux et très nombreux. Dans cet amphi à 220 places, les gens sont debout, par terre, dans les escaliers. On crève de chaud. Mais on est heureux. On crève de chaud mais on crève d’espoir. Alors, on parle, on ne s’arrête plus. A l’heure des questions, des dizaines de mains se lèvent. On est obligés d’arrêter trop tôt. Moi je m’échappe assez vite. Je cherche Maryline que je ne trouve pas. Je mange, et je discute avec Michel de Politis. Il me raconte les conflits internes. Michel du Ravi me dit que son journal est en survie. Surtout avec l’arrêt des emplois aidés. Et puis, je m’amuse à regarder le bal des caméras. Des micros tendus. JL Mélenchon est reconnaissable ainsi. Il se balade, un essaim de crétins qui lui bourdonnent autour, sans chercher à lire son programme. Juste un mot, sur rien, ou sur n’importe quoi. Ils arriveront bien à en faire un montage. On entend d’ailleurs un journaliste de M6 dire à son cadreur «  t’as loupé un mec qui se verse un pastaga, ça aurait été bien comme image… » C’est vrai que ça aurait été profond, que ça aurait raconté les prises de paroles dans les amphis sur la loi travail, l’écologie, les lanceurs d’alerte, les souffrances à l’hôpital, le témoignage de l’ex-président de l’équateur…Le vide intersidéral d’une information qu’il faut imager : «  un mec qui se sert un pastis … » pour raconter les amphis d’été des insoumis.

Alors, c’est vrai parfois, on a trouvé ça trop…le tatouage sur le sein du symbole de la France Insoumise, les gens avec leur t-shirt Mélenchon. J’avoue, ça m’a perturbée au début. Comme un genre de fanatisme. Mais je n’ai rien à dire, j’embrassais le poster d’André Agassi  dans ma chambre quand j’avais une dizaine d’années.

Bien sûr concernant les médias, j’aimerais que la France Insoumise tourne le dos à ces médias de milliardaires, à la course au buzz, malheureusement l’une de leurs figures va entrer comme chroniqueuse à C News. Alors que tout est à inventer, il faut quitter ce vieux monde, maintenant, avant qu’ils ne décident définitivement des règles. Que toutes les portes soient fermées.

Et puis, je suis rentrée. Dans mon train, une dame d’une soixantaine d’années accompagnait sa mère, qui lui demandait sans cesse où elle était, où elles allaient. La fille en avait marre de répéter, mais ne s’agaçait pas. Puis, quand la très vieille dame comprit qu’elle rentrait dans sa maison de retraite, elle s’est mise à pleurer, à dire qu’elle allait se jeter dans l’Allier. J’ai pensé à ma grand-mère décédée dans une maison de retraite, après avoir vendu sa maison pour se financer ses derniers jours. J’ai aidé la vieille dame, «  j’ai arrêté de compter à 90 ans, donc j’ai plus » me dira-t-elle…Nous avons discuté toutes les trois, et marché très lentement.

Elles sont descendues à Vichy, en m’envoyant des baisers par la vitre. La vieille dame m’a souri pour la première fois. Soumise. J’ai ravalé mes larmes avant de reprendre ma lecture «  je vous sauverai tous » d’Emilie Frêche. L’histoire d’une famille décimée par l’embrigadement de leur jeune fille de 16 ans partie en Syrie. Soumise.

J’étais revenue dans la vraie vie, après ce séjour parmi les insoumis. Et je me suis dit qu’ils avaient sacrément raison de se réunir pour parfaire l’avenir. Nous en avons tous sacrément besoin….

 

Eloïse Lebourg

12 Commentaires

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Juste merci de ces mots là

Merci de nous dire votre vision des choses en toute objectivité.

Cela m'a fait un bien fou de vous lire . Merci

Merci. Sincèrement et chaleureusement.

Merci. Sincère, bien écrit, touchant...

Comment dire ma gratitude ? vous racontez la vie que j'observe et analyse chaque jour....je ne suis pas seule et çà fait du bien de le lire si joliment.

merci pour ce texte... j'étais là, durant ces 4 jours, et même 5 si on compte le mercredi de préparation. J'étais une bénévole, dans ce monde de participants.
Merci à tous, tous ceux qui sont venus, ceux avec qui nous avons discuté, ceux qui ont fait les conférences et ateliers, nos magnifiques députés,les participants au Village associatif. Ces journées Insoumises ont été intenses et magnifiques de retrouvailles.

Merci pour ce texte inondé de réel – beau, émouvant, juste, lucide, nécessaire.

Un amphi bondé ça fait 500 personnes; il y avait donc d'autres amphis bondés au même moment? plus 500 personnes à déambuler? Ou bien c'est 3000 sur trois jours sachant que dimanche il y avait seulement quelques centaines à assister au discours de Mélenchon.Bref le chiffre de 3000 c'est un comptage de journaliste ou un bilan réel?

C tellement juste et vrai et proche de ce que j'ai vécu moi-même ce we à Marseille.Merci Eloîse d'avoir trouvé ces mots pour le dire.

Bonjour, j'ai assisté à la conférence sur "les (dys)fonctionnement des médias de l'oligarchie" samedi à Marseille. J'en retiens l'engagement de tous les intervenants et leur jeunesse, promesse de "jours heureux". Mais comme le dit JLM " pas de bla-bla, du combat" alors lundi prochain avec les copains on va manifester dans une petite gare pour que la SNCF ne supprime pas un des aiguillages de la voie unique Marseille-Briançon puis on aidera une association d’aide aux devoirs composée de bénévoles et d'un contrat aidé qui disparaît et donc compromet l'existence de l'association. Voilà pour le mois de septembre ! Merci vous avez participé, Eloïse, à relancer notre machine militante.

Merci, c'est exactement cela,les amphis bondés,la chaleur caniculaire,mais la joie le partage,et l'espoir ENSEMBLES pour les jours meilleurs !